Il y a encore quelques années, le pickleball passait en France pour une curiosité venue d’Amérique du Nord, un jeu hybride entre tennis, badminton et tennis de table, plus souvent cité pour son nom que pour son potentiel économique. Cette image est en train de changer. En programmant une nouvelle mobilisation nationale autour de la Journée mondiale du pickleball, la Fédération française de tennis teste, grandeur nature, la capacité de son réseau à absorber une nouvelle pratique, à l’installer dans les clubs et à lui donner une existence fédérale, commerciale et territoriale.
Rappelons que depuis le début de l’année 2026, la FFT détient la délégation ministérielle du pickleball, ce qui lui donne la responsabilité officielle de son développement en France. La fédération avance avec un avantage considérable : son maillage de près de 7 000 clubs, auquel s’ajoutent ligues, comités départementaux, enseignants, équipements existants et culture de la raquette. Au moment de l’obtention de cette délégation, elle évaluait la pratique à près de 30 000 pratiquants en France, pour environ 3 500 licences, avec une féminisation déjà significative puisque près de la moitié des licenciés étaient des femmes.
Ce socle reste modeste à l’échelle du tennis français, mais il est intéressant pour la FFT. Le pickleball n’est pas encore un marché mature en France. C’est un marché d’installation. Il ne s’agit donc plus seulement de compter les joueurs, mais de voir si le pickleball peut s’installer dans la vie ordinaire des clubs : trouver des créneaux, former des encadrants, organiser des formats de jeu lisibles, créer des rendez-vous et, peu à peu, attirer des marques ou des partenaires. Le week-end du 9 au 11 octobre servira précisément à cela : mettre des raquettes dans les mains, provoquer un premier essai, donner envie de revenir, puis raccrocher cette curiosité à un cadre fédéral capable de la faire durer.
L’effet américain en ligne de mire
Si la FFT accélère, c’est parce que le précédent américain a changé la perception de la discipline. Aux États-Unis, le pickleball n’est plus une simple mode de retraités actifs dans les résidences de Floride ou d’Arizona. Selon la Sports & Fitness Industry Association, 24,3 millions d’Américains ont joué au pickleball en 2025, contre 4,2 millions en 2020. En cinq ans, la pratique a donc été multipliée par plus de cinq, avec une croissance de 479 %. La SFIA en fait le sport à la plus forte progression aux États-Unis sur cinq années consécutives.
La donnée vraiment intéressante n’est pas seulement le nombre de joueurs. C’est ce qu’ils en font. Aux États-Unis, le pickleball n’a pas seulement attiré des curieux puisqu’il a commencé à fabriquer des pratiquants réguliers. Toujours selon les chiffres SFIA, les joueurs dits core, ceux qui pratiquent au moins huit fois par an, sont passés de 1,4 million en 2020 à 7,5 millions en 2025. Autrement dit, le pickleball américain n’a pas seulement généré un pic d’essais ponctuels, il a aussi transformé une partie du public en pratiquants réguliers. C’est ce passage de la découverte à l’habitude qui intéresse aujourd’hui les fédérations, les collectivités, les exploitants d’équipements et les marques.
Le mouvement a déjà produit ses effets économiques : multiplication des terrains dédiés ou tracés sur des surfaces existantes, développement d’une offre de raquettes, balles, chaussures et textile, apparition de circuits, structuration de l’encadrement et montée en puissance de contenus spécialisés. USA Pickleball revendiquait 104 828 membres en 2025, 144 tournois homologués et 790 soumissions de raquettes et balles testées par son comité d’évaluation, dont 718 paddles et 72 balles approuvés. Ces indicateurs témoignent véritablement de la transformation d’un loisir en écosystème. Quand les pratiquants augmentent, la norme, l’événementiel, l’équipement et la formation suivent.
La France n’en est évidemment pas là. D’où l’enjeu stratégique pour la FFT, qui doit être pro-active et ne pas attendre que la demande s’organise seule. Et tous les voyants sont au vert. Le pickleball coche plusieurs cases rares. Il est facile à comprendre, peu intimidant pour des débutants, adapté aux doubles, praticable par des publics d’âges très différents et relativement simple à intégrer dans des équipements existants. Pour des clubs confrontés à des enjeux d’animation, de recrutement familial, de diversification des offres et parfois d’optimisation de leurs créneaux, la discipline présente un avantage opérationnel immédiat… en permettant de proposer autre chose sans nécessairement réinventer toute l’infrastructure.
Un outil de club avant d’être un produit média
Le dispositif imaginé par la FFT pour la Journée mondiale du pickleball épouse cette logique. Les structures participantes sont invitées à organiser des formats adaptés à leurs moyens : séances d’initiation, entraînements ludiques, matchs, tournois homologués ou non, soirées et moments conviviaux. La fédération fournit également un kit de communication via sa plateforme Mon Kit Com, avec des visuels personnalisables pour aider les clubs à faire exister localement l’événement. Le dispositif paraît simple, mais il touche juste : pour une discipline encore jeune, tout se joue au club. La meilleure campagne nationale ne sert à rien si, derrière, un joueur curieux ne trouve pas une séance, un tournoi ou une animation près de chez lui.
En octobre 2025, plus de 150 clubs avaient participé à l’opération. À ce stade de développement, c’est déjà un volume intéressant. La FFT peut s’appuyer sur un réseau qui répond présent, tandis que les clubs commencent à identifier ce que le pickleball peut leur apporter : une pratique facile à lancer, conviviale, capable d’attirer des publics nouveaux sans bouleverser leur organisation. Le plus dur commence maintenant. Il faut sortir du rendez-vous ponctuel et installer la discipline dans la semaine des clubs, avec des créneaux, des personnes pour l’animer, des compétitions compréhensibles et une offre suffisamment claire pour donner envie de s’inscrire.
L’équation business se jouera là. Le pickleball ne deviendra pas un relais de croissance parce qu’il aura connu un succès spectaculaire aux États-Unis, mais parce qu’il saura trouver sa place dans l’économie quotidienne des clubs français. Un sport émergent doit prouver qu’il attire de nouveaux publics sans cannibaliser l’existant, qu’il génère de l’activité sans alourdir excessivement les charges, qu’il complète l’offre sans brouiller l’identité du club. De ce point de vue, l’adossement à la FFT est un accélérateur puissant, mais aussi une exigence : la discipline va devoir se structurer vite, avec des standards d’encadrement, d’homologation, de compétition et de formation suffisamment solides pour transformer l’effet de curiosité en fidélisation.
Le marché français avance donc dans une configuration particulière. Il bénéficie d’un récit international très favorable, d’un modèle américain spectaculaire, d’une délégation ministérielle récente et d’un réseau fédéral capable de descendre rapidement sur le terrain. Mais il part d’une base encore étroite : 30 000 pratiquants estimés et 3 500 licences au début de l’année restent des volumes de lancement. Toute la difficulté consistera à garder ce qui fait la force du pickleball, son accessibilité et sa convivialité, tout en lui donnant les codes d’une discipline organisée. Trop informel, il restera un loisir périphérique. Trop institutionnalisé trop vite, il pourrait perdre ce qui le rend séduisant.
Le week-end du 9 au 11 octobre dira surtout si le pickleball peut s’installer dans les clubs autrement qu’à travers une animation découverte. La discipline a fait ses preuves aux États-Unis. En France, elle doit maintenant trouver son rythme : des joueurs qui reviennent, des clubs qui s’en emparent, des formats qui tiennent dans la durée et un écosystème qui commence à se construire autour. Affaire à suivre donc…
AJ
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